Parfois de l’extérieur parvient, fragile, sourde, la vibration qui peut soulever la lame de fond. Les mots de la radio, la tuerie au journal, aujourd’hui les bombardements, la mesure qui pénètre sous la peau, dans l’estomac, la tête qui vacille déjà. On entendait tout cela, chaque jour, on entend le brouhaha. Et puis ces minutes, où tout à coup, le sens émerge, une ligne de crête, un couteau, la douceur des hommes qui meurt, les enfants qu’on abat, les femmes qu’on assassine, méthodiquement, les images nous arrivent décomposées de pleurs et de terreur, on encaisse, on supporte, on ne peut rien faire, on ne sait pas ce que cela nous fait. Et puis soudain le coup porte, on tangue de l’intérieur, les poumons crèvent et les flancs s’effondrent, les larmes inondent en tempête saignante sous les veines, les gouttes dérisoires de l’apparence maintiennent en ruissellement léger les larmes du dehors. On ne sait pas ce que cela nous fait. Cette peine surhumaine, on continue sa petite tâche, on vivote, et puis on fond. Un jour, le lendemain, six mois plus tard, on veut s’écrouler à terre et compatir, bras en croix, compatir avec le ventre de la terre qu’on nous arrache, on ne veut plus créer, un jour on ne donne plus naissance, on renonce. Ce n’est rien, mais cela, ils ne le sauront jamais, ceux qu’on assassine devant nous, qu’on vole à notre visage, ce bout de nous qu’on tranche d’un mot, comme si de rien n’était, comme si on n’était pas toute la chair du monde, ils ne sauront jamais qu’on n’a rien pu, qu’on a tout arrêté, qu’on a gardé en soi ce qui allait naître, qu’on l’a retiré par avance à la terre malade, qu’on a meurtri ensemble.

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