à quoi tu t’attendais
tu entends la rumeur
et tu espérais voir
plus loin


tu vois le ciel des autres
tu vois ces territoires
infiniment ouverts
au loin


mais de plus près
indéchiffrable
focale mal réglée
mais de plus près tout est un leurre

ton territoire
faussé
à quoi le raccrocher
par où le faire parler
-de loin

Comment donner forme à cela, ce magma puisé dans la rêverie, dans la mémoire et l’oubli, dehors, dedans ?

je connais ces femmes au lavoir, je les ai vues les yeux fermés au lavoir de Meillonnas sur la rivière, je les ai vues battre le drap et frotter de savon noir, chanter, brosser, plier, où s’en va l’eau sale et savonneuse maman ? l’eau sale s’écoule tu vois, elle descend le cours de la rivière, comme toujours l’eau s’écoule, dans le sens de la pente… parce qu’on me les racontait, sans doute, je les ai vues là, par le biais du lavoir, par le prisme d’un autre récit

je les ai vues en Espagne racontées par ma grand-mère, susurrées, ries, murmurées le soir dans la chambre dans le noir, quand elle contait son enfance de là-bas, de l’autre côté de la frontière, « la mare deia » « ma mère disait »… ces femmes sentaient l’eau claire et le savon, le solaire, le pur et l’instant ; elles battaient l’eau en chantant, on travaillait dur tu sais, mais on chantait, toujours on chantait, on était heureux « érem feliços »

je voyais ce soleil éternel, comme elle, comme ses bras ronds et doux, d’avoir porté l’exil sur l’étendue du dos, au ras des chemins et de la perte de sens, de soi –éternelle et charnelle comme la terre natale, comme ce monde abandonné aux femmes, les guérisseuses, les infirmières de fortune, les berceuses d’enfants affaiblis et les–qui-attendent-les hommes en pleurant, rageant, chantant, en faisant la lumière tant pis sur les pièces engourdies, sur l’humidité traquée et sur le passé chargé de pus que l’on évente et que l’on tape et que l’on fouette et que l’on chante « amic rousquille no estiguis trist, vindra un dia que seras feliç »

et mon grand-père perdu dans ses livres et dans ses écritures apportait la confirmation muette, torturée, aimante –et lointaine, et évadée- de ce monde livré aux femmes, connexions surnaturelles presque entre la terre et le ciel, entre les êtres et les choses, enfin qui animent le monde et le portent, passeuses et ouvreuses de fenêtres grand

elles étaient jeunes éternellement, belles, –et permettaient d’y croire, au lever de la terre le matin, qui n’a d’autre fin que lui-même

leur être se mélange, se superpose aux autres êtres, elles sont d’avant-guerre et couturières, elles ont traversé la guerre et les frontières, elles sont d’après-guerre et rebâtissent le monde là en exil, loin, ici demeurées, elles rebâtissent et c’est ce qui reste à faire toujours, qu’y a-t-il d’autre, quelle autre urgence ? (…)

Est-ce au cœur que le temps fuse, est-ce qu’il perce les valves, fige les alvéoles et les peaux superficielles, est-ce au corps, est-ce au-dehors ? est-ce la nuit qu’il passe et s’effiloche aux traînes du levant, est-ce au réveil qu’on le tient et le perd de la main ? est-ce en rêvant, est-ce en jouant, est-ce tapi dans le silence à ausculter les sons du soir ?

almeria…

…te déposes sur le Cabo si tu crois que cela me fait quelque chose
tu conçois le reste du monde au creux de ta crique, baie, courbe, ventre, sein, peau
tu penses à la nuit deja tu pries tu pries
sans cesse tu reposes la tête sur le bras du fauteuil
l’accoudoir pour ta nuque, là tu ne changes plus tu ris sans savoir que le temps passe peut-être aussi
sans toi qui l’ignores
l’eau fragmente et diffracte et dit tout
ce qu’on espérait
hier encore
et sans toi l’eau n’a pas de chaleur et la peau moite et terne sans contact se dissout au fil du sable
toi qui l’ignores c’est cela qui nous porte
en face

Git-le-Monde-Nouveau
ce n’est pas moi qui le dis
sans ta peau le temps ne m’est rien le temps meurt au fond ce n’est pas si mal
mais s’écoule le lavis on n’a pas besoin d’y croire encore toi tu es là
pour moi

c’était l’automne on n’avait pas pensé à la lumière

la lumière nous lâchait on était réduit à l’état de petites coques rassemblées

la terre réverbérait l’humus et la fougère

au bout du bois

j’avance sans savoir

la lumière a filé, sous les feuilles en tornade, mêlées de glaise

s’infiltre sans savoir

réduite à sa plus faible intensité

il fait déjà nuit

la terre est mouillée

détrempée même

la terre boueuse se dérobe sous le poids des déambulations

on retarde le moment

de savoir

je ne sais rien

et le chemin sous le bois nous conduit plus loin, où le temps poursuit la lumière en fuite, détale

et c’est la nuit depuis le matin

la nuit du bois, humide et douce,

l’univers poreux des amas de feuilles et d’herbes

je suis le chemin sans savoir

au loin le lac

au loin le soir qui vient

il suffit de suivre le chemin

je me détourne

on oublie la lumière, la pulsation marécageuse des arbres au bout du bois, des touffes de feuilles sur l’eau

la nuit descend sur les contes, les elfes et les clochettes

le bois se referme sur nous

on a encore le temps