Comment donner forme à cela, ce magma puisé dans la rêverie, dans la mémoire et l’oubli, dehors, dedans ?

je connais ces femmes au lavoir, je les ai vues les yeux fermés au lavoir de Meillonnas sur la rivière, je les ai vues battre le drap et frotter de savon noir, chanter, brosser, plier, où s’en va l’eau sale et savonneuse maman ? l’eau sale s’écoule tu vois, elle descend le cours de la rivière, comme toujours l’eau s’écoule, dans le sens de la pente… parce qu’on me les racontait, sans doute, je les ai vues là, par le biais du lavoir, par le prisme d’un autre récit

je les ai vues en Espagne racontées par ma grand-mère, susurrées, ries, murmurées le soir dans la chambre dans le noir, quand elle contait son enfance de là-bas, de l’autre côté de la frontière, « la mare deia » « ma mère disait »… ces femmes sentaient l’eau claire et le savon, le solaire, le pur et l’instant ; elles battaient l’eau en chantant, on travaillait dur tu sais, mais on chantait, toujours on chantait, on était heureux « érem feliços »

je voyais ce soleil éternel, comme elle, comme ses bras ronds et doux, d’avoir porté l’exil sur l’étendue du dos, au ras des chemins et de la perte de sens, de soi –éternelle et charnelle comme la terre natale, comme ce monde abandonné aux femmes, les guérisseuses, les infirmières de fortune, les berceuses d’enfants affaiblis et les–qui-attendent-les hommes en pleurant, rageant, chantant, en faisant la lumière tant pis sur les pièces engourdies, sur l’humidité traquée et sur le passé chargé de pus que l’on évente et que l’on tape et que l’on fouette et que l’on chante « amic rousquille no estiguis trist, vindra un dia que seras feliç »

et mon grand-père perdu dans ses livres et dans ses écritures apportait la confirmation muette, torturée, aimante –et lointaine, et évadée- de ce monde livré aux femmes, connexions surnaturelles presque entre la terre et le ciel, entre les êtres et les choses, enfin qui animent le monde et le portent, passeuses et ouvreuses de fenêtres grand

elles étaient jeunes éternellement, belles, –et permettaient d’y croire, au lever de la terre le matin, qui n’a d’autre fin que lui-même

leur être se mélange, se superpose aux autres êtres, elles sont d’avant-guerre et couturières, elles ont traversé la guerre et les frontières, elles sont d’après-guerre et rebâtissent le monde là en exil, loin, ici demeurées, elles rebâtissent et c’est ce qui reste à faire toujours, qu’y a-t-il d’autre, quelle autre urgence ? (…)

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