dans le désarroi que faudrait-il dire
garder espoir dire à tous
que cela passera
car tout passe
mais comment et où, cela passera
jusqu’où et pour quoi
combien de morts, d’effroi
de mesures inhumaines la peur
semée
sans scandale
jour après jour et jusque là

Jusqu’en ce mois de mars de l’année 2020

femmes, hommes, villes, asphyxiés
première, deuxième, troisième ligne
chez soi, protégé, dehors, exposé
la confusion
l’ordre exalté, ici et là telle heure, tel geste, ce papier
toi oui lui non, vos téléphones
et juste là, sous le mot, juste

la confusion


on pourrait crier
on devrait hurler
le ciel purifié par l’absence des fumées
nos évidences d’hier
notre traîne, notre tribut
et que dire
qu’écrire qui se tienne la main, qui se tienne debout là où le sol craquèle et les murs viennent à manquer
l’air, notre air, privés d’air, quelle ironie
le ciel qui se purifie

il faudrait se taire
il faudrait parler
il y aura après, ouvrir l’œil, pied marin
gouvernail et changer de cap, tous embarqués
il y aura car tout passe
mais au ciel pointées combien d’étoiles nouvelles
filantes
passées si vite
on n’y voit
plus rien

il y aura mais

aujourd’hui
que dire
et pourquoi dire

s’arrêter

longuement
s’arrêter
c’est long, un arrêt
gorge nouée, l’esprit entre terre et ciel
se demander, par la fenêtre

l’oiseau volète, le ciel tout bleu

se demander
quelle ironie on le savait
qu’on ne pourrait plus
respirer

je n’ai pas envie d’écrire, je ne peux plus écrire, pas de mot, pas de sens, le corps se coupe et les pensées s’échappent
en un vol de sirènes
je voudrais penser, je voudrais écrire
je ne le peux pas
parfois le ciel charrie les nuages de printemps, le soleil croque la peau toute pâle encore
là sur la trouée de la terrasse
et l’on oublierait tout
le jour, le temps qui passe, l’effroi, le ciel trop lourd
l’enfant rit de son cœur ouvert, en miracle
et ce n’est que le temps d’offrir au petit chien en peluche son os d’anniversaire, il faut imiter sa voix, plutôt, il faut lui donner une voix, dexter fou de joie pour son anniversaire, part en jappant cacher son os dans le rosier
le fresia embaume et le rosier se tend vers le ciel
les magnolias au loin,
écrire quoi
les êtres qui passent, le temps enfermé où le monde s’évase, on pense au ciel, aux frontières, aux pays frontaliers puis aux pays plus lointains, on a reçu les nouvelles, les morts en cascade
on ne les comprend plus
écrire les êtres qu’on perd chaque jour, qu’on a laissés tomber, sans doute par négligence, criminelle,
absurde
on ne parvient plus à faire le lien entre les faits, les informations, les données brutes, les sentiments confus
écrire l’enfermement protégé –mais l’inquiétude sans fond, la terreur d’avoir un message soudain, de vouloir accourir, traverser les frontières, entourer l’être cher esseulé là-bas si loin, où les morts pleuvent en cascade
écrire quoi
se dire, l’enfant, qu’il faut coûte que coûte maintenir pour l’enfant le monde de l’enfance, apprendre, dessiner, jouer, oublier, rêver –l’entendre pleurer, appeler, accourir, mais non il joue joyeusement -se dire que là-bas soudain on aura besoin de tout, se préparer à transgresser s’il le faut, y aller coûte que coûte –se dire que le monde s’effondre et c’est un gouffre, les chiffres, les graphes –se dire qu’il faut coudre des masques –se dire que tout est vain, il faut rester sans bouger, surtout, ne pas bouger -obéir, protéger, confiner, attendre leurs tests –écrire, c’est trop de mots, trop de traits

que nous arrive-t-il je garde en tête le ballet des sirènes que je n’ai pas entendues où partent les corps où s’échappent les êtres qu’en faites-vous qui êtes-vous où fuyez-vous -l’air est presque insalubre et nous avons soudain peur du noir, que nous arrive-t-il, le repli nous vient comme en des cabanes fragiles ballotées en des cabanes fortes invincibles, le repli confiné, nous vivants qu’avons-nous vu qui nous brûle, qu’osions-nous, qu’avons-nous fait? il faudrait dormir et replié, dormir sur soi et sur le bord de l’autre, recouvrir apaiser les corps là tout près –il faudrait trouver la lumière qu’avons-nous dit qu’il fallait taire ?

Vous étiez un monde, l’univers organisé retient ses parts et prévient la déroute, vous étiez plus que cela, le cosmos porté par les espaces illimités autour et, dedans, l’orfèvre a fait tenir ensemble, dentelle fragile et vive, les morceaux d’être et de jour, les horizons et l’intention, le sentiment et le goût, vous étiez ensemble tout cela parti voguer sur l’infini des mers après la voie lactée ; et soudain vous n’étiez plus, soudain, depuis toujours, quand est-ce que cela commençait –soudain la tectonique des plaques, le glissement de terrain, de toutes les terres intérieures, vers l’extérieur aussi, de l’un vers l’autre et retour, sans cesse recommencé, un tout petit vent, un mot, un air, et ça ne tenait plus, plus rien, comme si jamais rien n’avait fait corps, ou lien, comme si tenir la masse ensemble relevait du miracle, ou de l’hérésie, comme si rien n’avait eu à voir, les formes, les sens, le son, un corps troué, le contour préservé, le territoire sauf, en apparence –mais rien, comme si rien, des bouts de rien, de soi, et d’autres, qui avaient tenté agglutinés, de faire bloc, en hiver –et pourtant.

l’enfance traverse l’enfance encore il n’y a qu’elle et elle encore l’enfance en chance d’être et qui regarde et qui contemple qui voit tout derrière la montagne et la brume à travers nous qui voit tout encore sans rien omettre qui n’omet rien ne craint rien ni même savoir

je veux savoir dit l’enfance je veux bien voir montre-moi

et je lui montre et derrière la paroi il y a l’infini végétal minéral et le souffle des êtres remuants c’est tout un qu’est-ce que cela change

il y a la les lumières diffractées du soleil ébranlé par le poids des nuées les lumières parlantes les lueurs éventées

il y a le champ à venir et l’idée-horizon

il y a ce que nul ne confisque le temps infini à dévaler les pentes infini à rassembler les cailloux les grains les petits trèfles –à trois feuilles me dit-elle c’est très rare tu sais si rare- un pied après l’autre et qui parle et emboîte les mots d’une langue à l’autre sans savoir en devinant ce que parler veut dire d’une rive à l’autre du langage

revenant au-dedans où le cœur bruit pur et clair où les langues inondent premières les méandres de la peau et du souffle

l’enfance en lys souple élevé vers le ciel

et qui contemple encore de l’autre côté de la vitre le chemin clair des feuilles du colloque au jardin des immeubles gris pâle

qu’est-ce que cela change

tout ensemble c’est devant c’est devenir et sans scrupule sans question c’est devenir enchantant les dentelles alliées des espaces intérieurs

au-dedans en-dehors et l’enfance au milieu

Et aussi ce qu’on attend de la nuit, qu’elle apporte le jour, l’aube fluette puis irradiante, qu’elle inonde le jour de lumière puisée de source sûre et pourtant, le jour succèdera à la nuit et pourtant, de naître de la nuit le jour n’en est pas moins autre et pourquoi, pourquoi entremêler nos ombres ?

something

Something

On aurait tort de croire que tout cela ne changeait rien, on aurait tort de se fier, chaque bruissement de l’air bouscule en cascade la chaîne des oiseaux jusqu’aux nuées, chaque vibration, une secousse, un faux départ, une défaite, à moins que, à moins que rien ne bouge, un flux sans contour qui scande la douceur de l’air, à moins que tout en place déjà, nous appelle, nous délivre, à moins que tournoiement à l’intérieur, dépose et sans appui au sol, devine le chemin.

Solastalgie

tu me dis que le monde brûle je ne te crois pas et je le vois et je le vois

qui brûle de tous ses feux comme j’ai brûlé moi qu’en reste-t-il, après

tout calciné

ce qui renaît

sous la peau noircie et les tissus calcinés

le cœur bat

le sang coule

encore

alors quoi

le sang décide et il repart, et il repart

dans la danse

le corps renaît

de ses cendres, tout calciné atrophié dérouté

changer de trajectoire

une greffe

un bourgeon

qui bat là

tout est noir

on ne brûle plus on est en-dessous de l’ espace en-dessous des brûlure on est dans le fleuve de sang bouillant, tempérer le sang du sursaut, tempérer le feu à venir immédiat, ce qui bat

Je me penche et l’on m’éventre, je suis sans armes face au monde et pourtant, mes fanes et mes glands, je parviens à soutenir le regard face à ma descendance prolixe, je maintiens la posture en canopée puissante –qu’y puis-je, ce bois dont on me brûle c’est mon bois qui brûle, qui brûle pour vous pauvres pêcheurs

en canopée

en canopée

la chaloupe m’a oublié, canot de secours, qui va là ? je suis seul au cœur de la forêt, je suis la forêt, le chant, les arbres, je suis le milieu naturel, l’écosystème, l’écosolitude et la multitude

éco

solo

solastalgie

solastalgie

je ne suis pas seul

crois-moi

je suis près de toi

je ne suis pas seule

suis-moi

je suis toi et tous les autres

je suis l’arbre qui cachait la forêt

je suis l’arbre

qui a mal

au ventre

du  bout des dents

qui te chante

solace

qui te chante

éco éco éco

écokokoi kokoi

vous aussi vous êtes demandé

à quoi bon les mots-les-uns-les-autres

tenter d’accrocher l’air

un son

ouvrir la voie

ouvrir

à quoi bon les mots

pointus, coupants,

les mots qui nous tissaient

 et qu’on aime perdre en chemin

et qu’on débusque et qu’on embarque

qu’on espère rempoter peut-être demain

ouvrir la boîte

au fond des veines

à quoi bon accrocher l’air, s’effiloche sans vous

vous préférez la pente, fragile, vous préférez le fil ténu

vous préférez le grain des voix

chantées

ouvrir la voix

les mots se perdent en vous tressant

vous perdent en embuscade et comment faire

vous préférez l’air plein poumon

vous préférez ne rien en dire

vous n’avez rien à dire

à quoi bon l’air

à l’air

les mots déçus, dessous,

vous n’aviez rien à en dire

selon

chemin faisant

   je m’avance dépouillée,

l’espace est immense et perceptible

je pose les pieds

 l’un après l’autre comme sur un fil

ne tient qu’à cela,

j’avance vers la déroute

  les bras le long du corps

notre route

son débord

son fracas

  entrer dans la nuit à travers un drap d’ébène

la danse nous conduit

la danse nous portera

  entrer dans le chaos comme on l’avait quitté jadis

peut-être

comme il fut toujours là vibrant

sous nos pas

  entrer dans ce que nous fuyions

de nous-mêmes

entrer là

  après le Styx s’il demeure un éclat de mémoire

entrer là

pour toujours

dans le noir

de soif et de faim

de dire, nous brûlons et voilà

que se meurt le terrain ferme

qui nous étions

et voilà que brûle et brûlent nos entrailles

et toi qui

venais de naître

et toi qu’attendent les papillons bleus,  les mésanges, les libellules

toi qui crois en eux plus que nous

toi qui les crois

toi qui es encore eux

un peu

toi

que fera-t-on

et toi, ce que tu vois ? la terre travaillée par l’eau abondante a nourri jusqu’aux plages, l’océan donne et reprend les sels, les minéraux, l’eau du ciel lancée par les champs de dunes, comme réparés –c’est une bulle de terre, de vent et d’eau qui se dore aux lueurs ferventes –c’est un havre aux tempêtes que l’automne a porté –on y rentre au-dedans, main dans une autre, on y retourne –on y re-croit –on voit gris et bruns les lambeaux d’une possible nuit mais ici, elle craquèle, elle ne dure, mais ici balayée, allongée puis brisée par l’air salin, elle volète et nous veille, mais ici elle est l’autre versant du jour et le miroir des eaux

il nous faudra ramasser les coquillages, souffler sur la braise toute fine, il nous faudra lever les yeux, nous y verrons, clair peut-être, jaune et bleu, comme si la colonne arrière effritée bel et bien, effondrée au sol, peau de sable, laissait échapper jaune et bleu, pointer l’horizon jaune, la vague bleue, ce n’est rien, il fait clair, ce n’est rien, toujours l’eau s’écoule, le sol n’est que mouvance, toujours tout a bougé