vous êtes comme deux êtres disjoints

l’une avec et l’une sans

l’une d’avant l’une d’après

celle d’après qui ne croit rien de ce qu’elle croit, de ce qu’elle pense, de ce qu’elle voit

qui n’est rien de celle d’avant

celle d’avant qui était la vraie l’unique celle de l’histoire

celle d’après qui veut reconstituer, qui veut savoir et se heurte au néant

à la brûlure blanche d’un objectif puissant, sous le flash, juste là

qui ne sait plus rien de cette autre avant elle et qui était elle, depuis qu’elle n’est rien, n’est plus rien, ne sera plus jamais

elle était, coupée sans doute, mise à sac, presque morte, sans le savoir

elle était désossée, découpée, désarmée, elle était seule au monde et entourée d’ombres -inaccessibles,

-le bras se tend, la main au bout, l’accès facile et puis figée, glacée, illégitime, la main perdue-

mais c’était elle, c’était son nom, ses souvenirs (…)

mais vous, « vous avez accepté de traverser le désert »

 -mais vous,

vous avez regardé en face les ombres

vous avez dévisagé déformée la silhouette

le passé court après, court derrière

et devant si bien qu’il vous a ébloui

mais vous, vous visez le passé dans les yeux,

tout droit pour espérer le cœur des choses

tout droit si bien qu’il vous a rendu pierre

l’œil de méduse qu’il vous a désolé, mis à terre,

mis à sac et toujours,

il est feu il est gouffre et vous tient muet

et vous tient resserré et vous interdit

mais vous, vous ne savez rien de plus

vous avancez face à la banquise, sur la banquise déjà

qui vous sépare du cœur

« mais »

Est-ce qu’on se relève un jour de la stupeur ? qui tait, enferme. On donne le change, des mots, ce sont toujours d’autres mots, à côté, déplacés, sur le bord du gouffre même –qui masquent, protègent, enferment encore.

Est-ce qu’un jour la voix (re)vient ? la voix la vraie ? celle de la langue intérieure baignée de la lumière du jour ? celle, organique, qui continue d’exprimer le suc, debout, dedans, dehors, qui donne à dire, à voir, qui présente ?

Je suis fœtus enroulé dedans sur les sons qui traversent et qui brûlent, l’être-qui-ne-naîtrait pas, qui n’aurait pas l’espace pour la lumière nouvelle,

qui n’aurait pas dû, qui vient au monde en sourdine et bienheureux, qui sourit et s’invente un usage aussitôt, s’en remet aux chansons élémentaires, aux vibrations les plus fines, qui reconnaît les formes, les mots, qui s’empare frêle et agile des possibles, se sait déposé là quoique serré, tenu, se sait déposé là comme de surcroît, comme usurpant, comme erratique ou surprenant, se sait destiné à trouver le chemin du fil-à-vivre en rampant.

Comment donner forme à cela, ce magma puisé dans la rêverie, dans la mémoire et l’oubli, dehors, dedans ?

je connais ces femmes au lavoir, je les ai vues les yeux fermés au lavoir de Meillonnas sur la rivière, je les ai vues battre le drap et frotter de savon noir, chanter, brosser, plier, où s’en va l’eau sale et savonneuse maman ? l’eau sale s’écoule tu vois, elle descend le cours de la rivière, comme toujours l’eau s’écoule, dans le sens de la pente… parce qu’on me les racontait, sans doute, je les ai vues là, par le biais du lavoir, par le prisme d’un autre récit

je les ai vues en Espagne racontées par ma grand-mère, susurrées, ries, murmurées le soir dans la chambre dans le noir, quand elle contait son enfance de là-bas, de l’autre côté de la frontière, « la mare deia » « ma mère disait »… ces femmes sentaient l’eau claire et le savon, le solaire, le pur et l’instant ; elles battaient l’eau en chantant, on travaillait dur tu sais, mais on chantait, toujours on chantait, on était heureux « érem feliços »

je voyais ce soleil éternel, comme elle, comme ses bras ronds et doux, d’avoir porté l’exil sur l’étendue du dos, au ras des chemins et de la perte de sens, de soi –éternelle et charnelle comme la terre natale, comme ce monde abandonné aux femmes, les guérisseuses, les infirmières de fortune, les berceuses d’enfants affaiblis et les–qui-attendent-les hommes en pleurant, rageant, chantant, en faisant la lumière tant pis sur les pièces engourdies, sur l’humidité traquée et sur le passé chargé de pus que l’on évente et que l’on tape et que l’on fouette et que l’on chante « amic rousquille no estiguis trist, vindra un dia que seras feliç »

et mon grand-père perdu dans ses livres et dans ses écritures apportait la confirmation muette, torturée, aimante –et lointaine, et évadée- de ce monde livré aux femmes, connexions surnaturelles presque entre la terre et le ciel, entre les êtres et les choses, enfin qui animent le monde et le portent, passeuses et ouvreuses de fenêtres grand

elles étaient jeunes éternellement, belles, –et permettaient d’y croire, au lever de la terre le matin, qui n’a d’autre fin que lui-même

leur être se mélange, se superpose aux autres êtres, elles sont d’avant-guerre et couturières, elles ont traversé la guerre et les frontières, elles sont d’après-guerre et rebâtissent le monde là en exil, loin, ici demeurées, elles rebâtissent et c’est ce qui reste à faire toujours, qu’y a-t-il d’autre, quelle autre urgence ? (…)

Soleil d’été aux vagues roulantes et je ne sais comment on tourne et l’on côtoie le sable blanc collé, elle est derrière posée au sol et si belle, elle est la plus belle et violette et seulement, on creuse le tourbillon de la vague claire, plus bleue que le ciel, les petits corps savent le velours du contact, passe et repasse, l’eau baigne la bouche et l’on ressort.

Mon enfant, que dis-tu ? ton air enchante l’espace des marais et tu avances, tu avances sans écouter ta peine,

ta peine immense irrigue les vaisseaux de l’intérieur sous le diaphragme, tu l’ignores et constante, sans respirer, en suspens, tu avances et tu avances

tes pas de souriceau tu es grande

et petite en boule au pied de la montagne

souple, tendre, tu n’entends pas ce qu’impose le silence, durcir, endurcir

Non de ton cœur plein d’eau et de sources tu affrontes sans savoir l’étendue colossale

Colossale

tu parviens et tu gravis, sans souffle, sans mot, la pente abrupte, quelque chose là-haut doit exister

que nous ignorons tous, et toi tu sais peut-être, quelque chose doit exister comme une issue, comme l’air des autres, l’air d’orient plat et clair où tu verras la ville grandir avec toi, la terre des autres qui devient tienne et qui t’enchante et qui tresse ses ramifications hors du temps, tu supposes de ta main en visière sur le front pur, tu supposes que les ruisseaux là-bas s’écoulent et que les animaux du désert parviennent à se désaltérer, demain déjà, que rien ne peut arriver aux êtres assoiffés, les fruits des arbres se déposent sur les mains à peine tendues et tu respires, l’espoir, à toi.

je n’y vois pas clair en-deça de ces murs au-delà de ces temps

je ne vois plus rien je regarde

et je trouve un champ épais tout blanc, compact et pâle qui recouvre

tout

et je ne sais

si ce temps a eu lieu même

s’il y eut un passé, si l’avenir appelle

je ne sais

même

si un blanc

recouvre

tout

ce qui palpite là-bas

tout au fond du souvenir

en-deça des murs

ce qui palpite encore

moi

je ne sais

que

palpiter

almeria…

…te déposes sur le Cabo si tu crois que cela me fait quelque chose
tu conçois le reste du monde au creux de ta crique, baie, courbe, ventre, sein, peau
tu penses à la nuit deja tu pries tu pries
sans cesse tu reposes la tête sur le bras du fauteuil
l’accoudoir pour ta nuque, là tu ne changes plus tu ris sans savoir que le temps passe peut-être aussi
sans toi qui l’ignores
l’eau fragmente et diffracte et dit tout
ce qu’on espérait
hier encore
et sans toi l’eau n’a pas de chaleur et la peau moite et terne sans contact se dissout au fil du sable
toi qui l’ignores c’est cela qui nous porte
en face

Git-le-Monde-Nouveau
ce n’est pas moi qui le dis
sans ta peau le temps ne m’est rien le temps meurt au fond ce n’est pas si mal
mais s’écoule le lavis on n’a pas besoin d’y croire encore toi tu es là
pour moi

c’était l’automne on n’avait pas pensé à la lumière

la lumière nous lâchait on était réduit à l’état de petites coques rassemblées

la terre réverbérait l’humus et la fougère

au bout du bois

j’avance sans savoir

la lumière a filé, sous les feuilles en tornade, mêlées de glaise

s’infiltre sans savoir

réduite à sa plus faible intensité

il fait déjà nuit

la terre est mouillée

détrempée même

la terre boueuse se dérobe sous le poids des déambulations

on retarde le moment

de savoir

je ne sais rien

et le chemin sous le bois nous conduit plus loin, où le temps poursuit la lumière en fuite, détale

et c’est la nuit depuis le matin

la nuit du bois, humide et douce,

l’univers poreux des amas de feuilles et d’herbes

je suis le chemin sans savoir

au loin le lac

au loin le soir qui vient

il suffit de suivre le chemin

je me détourne

on oublie la lumière, la pulsation marécageuse des arbres au bout du bois, des touffes de feuilles sur l’eau

la nuit descend sur les contes, les elfes et les clochettes

le bois se referme sur nous

on a encore le temps

et même, ce qu’on entend nous déchire, et même, on n’entend rien, ce n’est pas cela, ce que personne ne peut dire, ne nous dit, la voix de chair en nous s’effondre à jamais et même, la petite fille renaît, plus rien, plus rien ne comptera, inventer les remous, inventer les forêts, le trésor sous le lit, et la nuit et le jour chaque fois recommencés, ce n’est rien d’autre, notre mer à jamais, notre terre collée au ciel, la place indécise de la langue, on ne dira rien, on ne sait rien, on est ailleurs, et même, l’écureuil a toujours rassemblé ses noisettes, préparer l’hiver, depuis le grand livre des singes et la cigogne partie pour Marrakech, Cécile a répondu du sureau fendu en deux, par leur faute, par leur volonté, le sureau et la balançoire, elles étaient trois Cécile et même, les grains de sureaux concassés dans la poterie d’en-bas c’était le vin pour tous les invités.

Imagine que tu aimes les baleines, les glaces lointaines ou le pied qui tapote l’eau, imagine ces jours où chaque idée valait l’or du monde et d’ailleurs et d’ailleurs chaque idée était l’or et ruée vers l’horizon, les miettes qu’on ordonnait en souris bleues et les brins de tout que l’on brandissait pour l’éternelle royauté.

Imagine cette course libre et ces à pics sans peur, grimper, descendre, sauter, les ailes que l’on compose de tous les morceaux de chez nous, dedans, dehors, ici ou là, cela n’est rien, le matériau prometteur irrigue les ruisseaux et les plaines.

Imagine si tu l’aimes ce temps de la danse et du cœur au bout du bras.

Imagine qu’un bandeau noir sur les yeux, t’aveugle, et plus jamais. Un Orphée médusé qui ne se retourne pas –un jour où Eurydice n’existait pas.

Je ne raconte pas d’histoires ou bien elle s’infiltre dans tous mes mots, sans me demander, sans me suivre, elle démarre avec le mot et elle tisse le fil

les sons disent l’image et le temps court, on va rapide au ruisseau, à ses algues brunes, on remonte la pente et là le glacier, la source du fleuve énorme et grondant qui se précipite au delta.