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Sorcière

Sorcière brûlée de l’intérieur chassée de la cité, femme, irradiante, connaisseuse, vive depuis nos entrailles, depuis la nuit des temps, depuis le rouge du cœur qui amorce la pompe à la vie même, qui porte en elle et au-delà d’elle, qui transmet le monde tissé aux veines et ose reconnaître chaque fois le vrai du faux, si elle voit, si elle sent, si elle peut. Femme qui donne l’enfant et lui donne le monde, qui perçoit l’onde de choc, le vacillement, qui saisit l’ampleur des événements, le sens du rire et du chaos qui doucement, tendre peut l’être et pourtant, tendre souvent mais parfois, elle sait la révolte des hommes elle sait, le ciel lourd sur le dos de l’enfant, elle sait l’orage qui gronde et se lève pour l’arrêter de sa main seule et plus frêle, toujours vivante, tiède, elle sait mais se tait, se meut sans scandale si elle peut, si elle sent, poussée par la rumeur d’être belle et pleine d’elle et du monde, d’être nouée de la vie même, si elle voit, elle sait, chassée par le pouvoir des autres, soupçonnée de pouvoir davantage qu’elle-même, de pouvoir le rebond du monde, de pouvoir le mouvement des astres, le guider, le trembler, de son doigt levé doucement vers le ciel. Lire la suite »

On aurait pu attendre autre chose de moi

mon enfant devait grandir au chaud semaine après semaine, mois après mois, il devait être confiant et me croire, me croire voulant, voulant tout pour lui, le nid tout chaud et puis la vie, le bercement et puis la marche, la conquête hors du champ comme une victoire sur le vide, une élégie à la terre, aux plantes feuillues, aux animaux des bois, aux oiseaux, au liquide s’écoulant et au solide fugace, campé là, sur nos terrains

 

je tourne autour de ce même vase, depuis le début, depuis le premier jour, avant de le savoir vivant

 

il attendait autre chose, j’avais ouvert une brèche, il attendait pelotonné comme une aiguille avec sa tête de perle, pelotonné dans la candeur, la naïve certitude du monde, de l’être sans conscience, de s’accroître peut-être, en tout cas de dérouler son buste et ses bras, se déployer, boire jusqu’à la lie le nectar du nid, s’évader peut-être si l’envie prend, le désir de ne plus être lichen des mers d’eau douce

le désir de piquer du bec le bac à nuages

le désir de piétiner les flaques

de courir sur le bitume pour abolir la distance

 

 

pelotonné comme une aiguille à tête de bille, le début du jour d’un insecte de l’eau,

 

déjà il écoutait les mots, les chants, les vibrations de l’air

déjà il contenait les germes

les graines

le sourire innocent affiché près du point de la bouche, un tiret

il goûtait le suc au bec au bec

 

c’est toujours la même chose

un peu la même chose

un petit point de croix, une petite tête de bic qui veut tout boire et tout savoir

 

déjà

 

avant de vivre

avant d’être vivant

d’être dit vivant

déclaré vivant

 

 

avant

Le train a traversé le pays plat toit de terre cuite, à monts et vallées minuscules, illusoires, filé vers le nord pour gagner l’autre ville, voisine, soeur plus humaine moins serrée, moins durcie, moins braquée, plus émergente de bric et de broc, chaotique en son tracé, en ses reliefs, disposée à recevoir l’irrégularité

/ on te répond, on embrasse ton être à l’arrivée, sans l’avouer, sans y penser, comme un fait naturel

/ Paris, le pourrais-tu?

barbarie de ceux qui se servent des enfants, qui se servent sur les enfants, qui les mangent, les confisquent, les usent, les emploient, les frappent, les terrorisent ; enfreignent leurs limites naturelles, les barrières de leur peau, de leur territoire, de leur langue, de l’entrée en leur fort ; pour le lâcher, pour le plaisir, pour le besoin d’avoir, de sentir, de dominer, de torturer, de posséder, d’engloutir, de chair tendre se conforter, se confirmer, se rafraîchir

 

  1. du sable sous nos pas, la mer de sable au cœur de la forêt, on peut s’ébattre, rouler, courir, fomenter, bâtir.

plus loin le mur de pierres, apprendre à grimper en appui sur les bras, ascension inépuisable jusqu’à la crête, le défi d’y parvenir qui nous meut.

 

soudain le ciel se brouille, l’orage nous encercle et nous chasse de l’ancrage ancestral, le sable devenu glaise pétrifiante, la peur des arbres immenses qui attrapent la foudre, le déchirement furieux des feuilles en résonance des formes noires et graves du ciel.

 

un père terrifié par le fracas et l’acharnement du tonnerre, on court, on halète, la peur s’est muée en incendie sauvage, la rage le prend, le corps explose, un orage bien plus grand nous terrasse sur le chemin, au galop, des cris, des coups, au galop, pour trouver loin, au bout, la civilisation.

attente

Il y a un jour, il y a une nuit.

Il y a un soir, il y a un matin.

J’attends.

J’attends depuis toujours que la force revienne.

Celle qui a toujours été, toujours déjà perdue.

J’attends le mouvement qui ébranle le sol, les parois et le toit. J’attends le sel de déroute avant même le chemin, j’attends que mort s’ensuive

jamais, jamais, jamais, alors la seule parade possible j’attends.

J’attends en silence, je cache le corps, le mot, le sens, j’émulsionne l’apparence et repliée sur le siège les pieds sous les genoux, le nez en l’air depuis toujours, j’ai tout vu tout de suite, j’entends, les odeurs me transportent, et j’attends.

J’attends de chanter le chaos en moi, qui s’ordonne chaque fois, que je chante, timbré, vecteur puissant, mais pour qui, et vers où, alors j’attends.

J’attends d’être grande pour décider de mon sort, prendre la route des quatre matins, hors saison, cheminer au gré du sable et puis cessé d’attendre, marché, décidé de gauche et de droite et finalement, de retour sur ma chaise, les pieds sous les genoux, de n’avoir rien trouvé plus à gauche, plus à droite, que d’échapper le temps, je me tiens à mon poste et toujours, comme avant, j’attends.

Je minaude un peu, depuis mon siège, je sais la vanité des visages et des poses, la coquetterie qui trompe l’heure et l’espace qu’on n’atteint pas je minaude un peu, je chantonne et j’écris des mots du temps, des mots de la beauté plus vaste, du vivant stupéfié enfin en la forme idéale, enfin en la ronde sculptée et tenue de nos jours, je tiens le fil des mots de misère qui nous brûlent, nous sourient, je tiens le fil et saisie de mon sort, les pieds sous les genoux, j’attends.

J’attends que cesse enfin la tromperie du monde, l’apparat sans teneur, je ne tiens rien du tout, depuis la chaise, il faut que se présente à moi le fil du temps, celui que je tenais, que je croyais tenir, que je tiendrai encore, depuis mon antre, vaille que vaille je ne bougerai plus, j’attends.
Que se présente à ma vue le train des choses, comme accolées, les choses de notre monde qui gigotent, qui marmottent et crachotent, le train de leur venue et de leur échappée, aller, retour, leur combat de feuilles et de branches et aussi la file des voitures parties pour l’autre bout, là au grand cercle de notre royaume et, bien au centre, en appui sur ma chaise, j’attends.

J’attends d’oser placer sur les brûlures, au grand acide, les mots du vent, d’avoir cherché, au large d’être, l’amour à mort, fusion des ventres, des viscères, nous vivions ni avec ni sans. Amour sans partage, l’amour d’antan, recouvrir l’abandon, l’esseulement au monde, recouvrir de limon.

J’attends d’avoir couvé sous le poumon l’enfant, j’attends de le connaître, de l’étreindre, je l’ai toujours su là, lui non plus ne croit pas, ne pas avoir été avant, il a nourri mes veines, il emporte le suc d’avant de le connaître depuis le premier jour de notre nuit des temps, j’ai demandé au ciel de l’aimer, avant de le connaître, je l’attendais déjà, et toujours maintenant, j’attends.

(…)

combien de fois aurais-je pu mourir.

moi la vie qui me traverse toute, chaque nuit chaque jour, de brisures ignorées, d’abandon, de repli imperceptible, combien dans le for le retrait n’a pas d’armes, combien montré du doigt, sali, malmené, il choisit de mourir

un peu

puis se tait

et moi que suis-je, hormis le corps d’une femme

et d’un homme à la fois, d’une femme

que suis-je, hormis la chevelure qui porte et qui noie

le pas léger, rapide, parfois rêverie inaltérable

que suis-je devant le flux, devant où je m’accroche,

outre le désir saisissant, de vivre et d’oublier, souvent, oublier ce qui fut qui brûla

au front, au ventre, où l’existence a voulu dire la mort, rappeler la fin, mordre au cou, où cela saigne, où cela crèverait même, où l’on meurt chaque jour

et pourtant

Mnemosyne(s) I, II, III

à l’écart de la nuit, notre nuit ; dans la discrétion de vapeurs légères, si les nues brouillées sont légères, séparée de moi et de nous, loin d’eux.

Je pourrais disparaître, je pourrais m’échapper, m’exiler de moi confiée aux bruissements des herbes, au plat des eaux, je pourrais partir.

Je tiens le fil, élastique négligeable et puissant, le va et vient de moi aux bords de l’horizon, pour toi et lui je ne pars pas.

ce qui reste

quelques livres peut-être davantage, le bruit de l’enfance émerveillée ; le remords de vivre libre, celui d’avoir parfois failli, le goût salé du soir qui vient et livre sa chanson. Les meubles demeurent et le logis, le cycle toujours recommencé des saisons, le printemps, sa sève imparfaite, puissante, enivrante. La musique traverse le corps et ses petits, nous berce avant que nous dormions. L’odeur de l’aube blanche me conduit au seuil et je reste, et là je m’ancre à jamais.

Dans ma tête, j’avais sonné l’heure, petit être enfoui dans les brumes d’un monde incandescent parfois, et qui sonne et qui tonne, petit grain évaporé au bord du feu des autres, parti dans la nuit sans promesse, non l’après-midi sans retour, brûlé avant d’avoir vécu, mon petit blé vert, je ne t’oublie pas. D’avoir brûlé avant tu n’as pas moins été, déjà, au cœur de l’âme, enfoui au corps profond, nénuphar sans parfum à la portée des anges, éclos de nuit où les oiseaux grandis se retrouvaient, mon coquillage des mers violine, mon tout petit marqueur des sables, mon baromètre des pluies secrètes et des orages tus au ventre. Tu as volé sans aile et sans savoir, tu as volé porté par le désir, tu as traversé le ciel des pâleurs opalines, là-bas on t’a vu débarquer, là-bas sur le parvis éternel, des maisons ouvertes à tout vent, des lagons caressant l’amour, au royaume des croyants fous et bons, des figures bienheureuses où partagé de tout cœur, notre corps-monde est plus vaste et plus clair.

(…)

Apprivoiser le silence. S’en approcher par cercles concentriques puis faire un pas de côté. Le poème tente de saisir la branche tendue par l’arbre condescendant, vole en apesanteur pour voir si là-haut, à côté, plus loin aussi ça bruit. Du silence laisser frémir la voix, gémir l’esseulement consenti, vibrer la corde plus grave, vriller les fines particules de joie effervescente

Secousse, juin 2016

http://www.revue-secousse.fr/Secousse-19/Sks19-revue.pdf

Terre des femmes, mai 2016

http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2016/04/christine-guinard-de-lautre-c%C3%B4t%C3%A9.html