l’enfance traverse l’enfance encore il n’y a qu’elle et elle encore l’enfance en chance d’être et qui regarde et qui contemple qui voit tout derrière la montagne et la brume à travers nous qui voit tout encore sans rien omettre qui n’omet rien ne craint rien ni même savoir

je veux savoir dit l’enfance je veux bien voir montre-moi

et je lui montre et derrière la paroi il y a l’infini végétal minéral et le souffle des êtres remuants c’est tout un qu’est-ce que cela change

il y a la les lumières diffractées du soleil ébranlé par le poids des nuées les lumières parlantes les lueurs éventées

il y a le champ à venir et l’idée-horizon

il y a ce que nul ne confisque le temps infini à dévaler les pentes infini à rassembler les cailloux les grains les petits trèfles –à trois feuilles me dit-elle c’est très rare tu sais si rare- un pied après l’autre et qui parle et emboîte les mots d’une langue à l’autre sans savoir en devinant ce que parler veut dire d’une rive à l’autre du langage

revenant au-dedans où le cœur bruit pur et clair où les langues inondent premières les méandres de la peau et du souffle

l’enfance en lys souple élevé vers le ciel

et qui contemple encore de l’autre côté de la vitre le chemin clair des feuilles du colloque au jardin des immeubles gris pâle

qu’est-ce que cela change

tout ensemble c’est devant c’est devenir et sans scrupule sans question c’est devenir enchantant les dentelles alliées des espaces intérieurs

au-dedans en-dehors et l’enfance au milieu

Et aussi ce qu’on attend de la nuit, qu’elle apporte le jour, l’aube fluette puis irradiante, qu’elle inonde le jour de lumière puisée de source sûre et pourtant, le jour succèdera à la nuit et pourtant, de naître de la nuit le jour n’en est pas moins autre et pourquoi, pourquoi entremêler nos ombres ?

something

Something

On aurait tort de croire que tout cela ne changeait rien, on aurait tort de se fier, chaque bruissement de l’air bouscule en cascade la chaîne des oiseaux jusqu’aux nuées, chaque vibration, une secousse, un faux départ, une défaite, à moins que, à moins que rien ne bouge, un flux sans contour qui scande la douceur de l’air, à moins que tout en place déjà, nous appelle, nous délivre, à moins que tournoiement à l’intérieur, dépose et sans appui au sol, devine le chemin.

Solastalgie

tu me dis que le monde brûle je ne te crois pas et je le vois et je le vois

qui brûle de tous ses feux comme j’ai brûlé moi qu’en reste-t-il, après

tout calciné

ce qui renaît

sous la peau noircie et les tissus calcinés

le cœur bat

le sang coule

encore

alors quoi

le sang décide et il repart, et il repart

dans la danse

le corps renaît

de ses cendres, tout calciné atrophié dérouté

changer de trajectoire

une greffe

un bourgeon

qui bat là

tout est noir

on ne brûle plus on est en-dessous de l’ espace en-dessous des brûlure on est dans le fleuve de sang bouillant, tempérer le sang du sursaut, tempérer le feu à venir immédiat, ce qui bat

Je me penche et l’on m’éventre, je suis sans armes face au monde et pourtant, mes fanes et mes glands, je parviens à soutenir le regard face à ma descendance prolixe, je maintiens la posture en canopée puissante –qu’y puis-je, ce bois dont on me brûle c’est mon bois qui brûle, qui brûle pour vous pauvres pêcheurs

en canopée

en canopée

la chaloupe m’a oublié, canot de secours, qui va là ? je suis seul au cœur de la forêt, je suis la forêt, le chant, les arbres, je suis le milieu naturel, l’écosystème, l’écosolitude et la multitude

éco

solo

solastalgie

solastalgie

je ne suis pas seul

crois-moi

je suis près de toi

je ne suis pas seule

suis-moi

je suis toi et tous les autres

je suis l’arbre qui cachait la forêt

je suis l’arbre

qui a mal

au ventre

du  bout des dents

qui te chante

solace

qui te chante

éco éco éco

écokokoi kokoi

vous aussi vous êtes demandé

à quoi bon les mots-les-uns-les-autres

tenter d’accrocher l’air

un son

ouvrir la voie

ouvrir

à quoi bon les mots

pointus, coupants,

les mots qui nous tissaient

 et qu’on aime perdre en chemin

et qu’on débusque et qu’on embarque

qu’on espère rempoter peut-être demain

ouvrir la boîte

au fond des veines

à quoi bon accrocher l’air, s’effiloche sans vous

vous préférez la pente, fragile, vous préférez le fil ténu

vous préférez le grain des voix

chantées

ouvrir la voix

les mots se perdent en vous tressant

vous perdent en embuscade et comment faire

vous préférez l’air plein poumon

vous préférez ne rien en dire

vous n’avez rien à dire

à quoi bon l’air

à l’air

les mots déçus, dessous,

vous n’aviez rien à en dire

selon

chemin faisant

   je m’avance dépouillée,

l’espace est immense et perceptible

je pose les pieds

 l’un après l’autre comme sur un fil

ne tient qu’à cela,

j’avance vers la déroute

  les bras le long du corps

notre route

son débord

son fracas

  entrer dans la nuit à travers un drap d’ébène

la danse nous conduit

la danse nous portera

  entrer dans le chaos comme on l’avait quitté jadis

peut-être

comme il fut toujours là vibrant

sous nos pas

  entrer dans ce que nous fuyions

de nous-mêmes

entrer là

  après le Styx s’il demeure un éclat de mémoire

entrer là

pour toujours

dans le noir

de soif et de faim

de dire, nous brûlons et voilà

que se meurt le terrain ferme

qui nous étions

et voilà que brûle et brûlent nos entrailles

et toi qui

venais de naître

et toi qu’attendent les papillons bleus,  les mésanges, les libellules

toi qui crois en eux plus que nous

toi qui les crois

toi qui es encore eux

un peu

toi

que fera-t-on

et toi, ce que tu vois ? la terre travaillée par l’eau abondante a nourri jusqu’aux plages, l’océan donne et reprend les sels, les minéraux, l’eau du ciel lancée par les champs de dunes, comme réparés –c’est une bulle de terre, de vent et d’eau qui se dore aux lueurs ferventes –c’est un havre aux tempêtes que l’automne a porté –on y rentre au-dedans, main dans une autre, on y retourne –on y re-croit –on voit gris et bruns les lambeaux d’une possible nuit mais ici, elle craquèle, elle ne dure, mais ici balayée, allongée puis brisée par l’air salin, elle volète et nous veille, mais ici elle est l’autre versant du jour et le miroir des eaux

il nous faudra ramasser les coquillages, souffler sur la braise toute fine, il nous faudra lever les yeux, nous y verrons, clair peut-être, jaune et bleu, comme si la colonne arrière effritée bel et bien, effondrée au sol, peau de sable, laissait échapper jaune et bleu, pointer l’horizon jaune, la vague bleue, ce n’est rien, il fait clair, ce n’est rien, toujours l’eau s’écoule, le sol n’est que mouvance, toujours tout a bougé

vous êtes comme deux êtres disjoints

l’une avec et l’une sans

l’une d’avant l’une d’après

celle d’après qui ne croit rien de ce qu’elle croit, de ce qu’elle pense, de ce qu’elle voit

qui n’est rien de celle d’avant

celle d’avant qui était la vraie l’unique celle de l’histoire

celle d’après qui veut reconstituer, qui veut savoir et se heurte au néant

à la brûlure blanche d’un objectif puissant, sous le flash, juste là

qui ne sait plus rien de cette autre avant elle et qui était elle, depuis qu’elle n’est rien, n’est plus rien, ne sera plus jamais

elle était, coupée sans doute, mise à sac, presque morte, sans le savoir

elle était désossée, découpée, désarmée, elle était seule au monde et entourée d’ombres -inaccessibles,

-le bras se tend, la main au bout, l’accès facile et puis figée, glacée, illégitime, la main perdue-

mais c’était elle, c’était son nom, ses souvenirs (…)

mais vous, « vous avez accepté de traverser le désert »

 -mais vous,

vous avez regardé en face les ombres

vous avez dévisagé déformée la silhouette

le passé court après, court derrière

et devant si bien qu’il vous a ébloui

mais vous, vous visez le passé dans les yeux,

tout droit pour espérer le cœur des choses

tout droit si bien qu’il vous a rendu pierre

l’œil de méduse qu’il vous a désolé, mis à terre,

mis à sac et toujours,

il est feu il est gouffre et vous tient muet

et vous tient resserré et vous interdit

mais vous, vous ne savez rien de plus

vous avancez face à la banquise, sur la banquise déjà

qui vous sépare du cœur

« mais »

Est-ce qu’on se relève un jour de la stupeur ? qui tait, enferme. On donne le change, des mots, ce sont toujours d’autres mots, à côté, déplacés, sur le bord du gouffre même –qui masquent, protègent, enferment encore.

Est-ce qu’un jour la voix (re)vient ? la voix la vraie ? celle de la langue intérieure baignée de la lumière du jour ? celle, organique, qui continue d’exprimer le suc, debout, dedans, dehors, qui donne à dire, à voir, qui présente ?

Je suis fœtus enroulé dedans sur les sons qui traversent et qui brûlent, l’être-qui-ne-naîtrait pas, qui n’aurait pas l’espace pour la lumière nouvelle,

qui n’aurait pas dû, qui vient au monde en sourdine et bienheureux, qui sourit et s’invente un usage aussitôt, s’en remet aux chansons élémentaires, aux vibrations les plus fines, qui reconnaît les formes, les mots, qui s’empare frêle et agile des possibles, se sait déposé là quoique serré, tenu, se sait déposé là comme de surcroît, comme usurpant, comme erratique ou surprenant, se sait destiné à trouver le chemin du fil-à-vivre en rampant.