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Des Corps transitoires

Revue Nunc, n.42, juin 2017

http://www.corlevour.com/fr/revue/nunc-n%C2%B042

J’attends de voir

si la nuit sera poreuse.

Pour percer le secret, je danse sur le revers de la croûte terrestre, je sens la cohérence de l’ensemble aléatoire, j’émerge telle un pantin noueux du tissu brumeux de la naissance. J’ai vu tout ce qu’embrassait mon regard poussé depuis le genou légèrement plié, là où l’impulsion bondit en moi.

Je suis celle que l’on sait, connue des miens et seule parmi les autres. Je suis celle qui s’ignore et cherche encore la lune, qui perd de vue la lune chaque soir que la nuit porte, que la lune débusquée abandonne d’un froufrou de robe montgolfière, renvoie aux astres fuyants, rejette à la peau grumeleuse du sol commun aux hommes, aux animaux, ballotte jusqu’à la nausée d’ombre en lumière, de fracas en recueillement subtil. Je suis ce nouveau-né de l’ancien temps qui transperce, en position fœtale, la paroi végétale pour faire son entrée dans l’univers sonore et désaxé. Je suis l’enfant de la soif, de la faim, qui ose s’avancer sur des terres douteuses, habitées par des formes hybrides, l’enfant dérouté par l’étonnant frottement des langues entre elles, lorsqu’elles se superposent en brouhaha brutal, lorsque sans rien nous dire elles accaparent l’espace du ciel ouvert, elles privent la lune de son masque, elles dénudent le relief entrelacé, contraignant les yeux purs encore à brûler sur le vif, l’enfant dont les poumons privés d’air emportent dans la chute les bras, le buste et puis les jambes, en un roulé-boulé définitif plus triste que la fin.

Gmthr

(…)

sans cesse les mêmes gestes. Passé à nettoyer. Même l’école que j’aimais tant, où je me goinfrais de ces champs s’étirant désormais, champs des histoires frémissantes, des explications, savoir des choses, toujours davantage, l’une entraînant la nouvelle, les questions, les réponses toutes neuves ; même l’école je dus l’abandonner, à peine après ma courte visite, furtive, de voleuse. Il fallait retourner aux saletés, besoin de mains et de ma force. Faire face à la fatigue continuelle. Mon père mort cet hiver, nous laissant absourdis.
Il fallait réorganiser la garde, la lutte contre le froid et la course du petit matin.
Il n’y avait pas d’égard pour l’enfance –presque pas-. Le respect mais on n’avait pas à se plaindre, il ne fallait pas.

(…)

(très ancien) machine

Machine Ame

I.
Intérieur Jour

J’ai tant cherché, torturé, découpé. J’ai tant quêté, renvoyé, rejeté. Déçu et même triste.
J’ai tant attendu de savoir pour me permettre de dire, tardé chaque jour à penser que je ne pourrais trancher. Douté des mots qui l’énoncent et du contenu qu’elle livre.
Senti qu’on m’atteignait depuis le moulin, là-bas, loin vers la cime, jusqu’au sable plat et doux de l’océan qui côtoie la tempête, que tout arrive en flots à qui se tient aux aguets, tellement tout que, submergé, je crois n’avoir reçu que riens.
Tant essayé de retenir, au creux du dos, des mains, persuadé que nul n’attrape ni ne garde que ce qu’il arrache à l’écorce rêche du monde, oubliant d’ouvrir les écoutilles et les écailles.
Tant cerclé au-dedans tourné et refermé, comme en apnée.
A la campagne et à la ville, où le monde bruit.
Que je jette l’éponge.

***

II.
Intérieur Nuit.
Tant que la nuit noire absorbe et filtre les fumées poisseuses du temps d’avant, je dors. M’empêche de sombrer, me noyer dans la mare épaisse gluante de trop d’idées mêlées.
Elle absorbe et me vide progressivement, je me confonds et passe le témoin, donne le ton de mes pensées de veille à l’antre de sa mémoire rouge. Dors doucement.
Puis tout à coup se corse, le flux déroute, le ton s’emmêle, je lutte pour maintenir le ratio, donner le change, assurer le relais. Livrer en vrac mais encodée, hiérarchisée sans même mon consentement, la récolte des sens qui laissait âme et corps pleins, acculés, sans respirer.
L’orage. Disons l’éclair qui surgit de sous la nuit et m’empoche, me surprend brutalement. Plein noir et je n’ai plus de repos, plus de rythme, je cherche le secours, la bouée, le détartrage de mes pensées sombres accumulées avant de faire tempête au seuil du cerveau. Je regrette la vigilance, déplore d’avoir cédé à l’état léthargique qui me prive de barrage, d’endiguement. Ne dors plus, je me tords. Retourne et m’asphyxie. Je pense encore je remâche me débats.
Il suffirait d’un air venu d’ailleurs pour faire dérailler à rebours la mécanique toute neuve qui vient de s’enclencher, car du dedans de moi-même plus rien ne surgira d’hétérogène à cette mélasse sombre, qui s’empèse toujours plus.
Rien ni même la loi du monde qui doit s’interposer. Protège l’espèce, chasse les nuées. Qu’on me laisse dormir, d’où viennent ces idées sans valeur. N’ont d’essence que par leur gravité, pesanteur en leur sédentaire refuge, ma nuit, ma tête.

Et je peux dormir ?

***

Machinalement machine âme.
Coupe crame crie, entame, empêche. Renvoi. Gueule poumons explosent, rejet. La bête enraille son geste déterminé d’âme noire. Un grain de sable vient d’empoisser le mécanisme rompu à l’exercice habituel du renvoi. Repousse au loin l’entrée de l’air, l’attaque de l’eau, le monde qui s’introduit sous forme d’éléments insoupçonnables. Ces éléments ont l’intention d’entrer, sans doute, de s’installer même, afin de réguler le flux et le reflux du temps intime, du continuum intérieur. Réguler, apaiser ? Plutôt la mort, cela coûterait trop de laisser-aller. Si l’on déleste, c’est-à-dire si tout à coup l’on se prend le pied au train de la régulation et même pire, de l’auto régulation, que pourra donc devenir cette vigilance souveraine, cette maîtrise du monde et de soi-même, ce guet extrême enfin qui vient à bout de toute tentative issue de l’extérieur? Ce contrôle et cette tenue élémentaires ?

balthazar au violon (extrait de scenario)

Dans un car tout juste arrivé d’un long voyage depuis la Roumanie, des musiciens sont assis, un peu hagards, disposés à accomplir la fin de leur dernière tournée en Europe. La troupe semble se réveiller d’une longue torpeur, durant ces milliers de kilomètres, et s’étirer peu à peu pour affronter l’arrivée et le concert du lendemain.
A l’avant du car, contre le chauffeur, le guide annonce l’arrivée dans la capitale, et commence à montrer du doigt, de loin, la Basilique.
Quelques musiciens discutent, demandent à leur voisin s’il reconnaît ce monument.-Oui dit celui qui est tout petit, je l’ai déjà vue la Basilique, lors d’une tournée, il y a longtemps. Elle n’est pas belle mais elle domine Bruxelles.

A l’arrière du car, un jeune homme et une jeune femme sont retournés sur le fauteuil de derrière et discutent avec le grand brun installé au fond.
Lui, explique avec véhémence aux deux autres que son avenir ici, à Bruxelles, est limpide

(…)

Tangier

Je me suis posée sur le tarmac.

Je sens l’odeur intense et soufrée de l’Afrique, le vent froid balaie tout, les palmiers dansent.

Je suis à l’avant d’un bateau lancé dans la mer immense, doublée de l’océan, un bateau qui détient le sésame pour pénétrer dans les terres de sable rouge ; un bateau vigilant, campé sur le bord du bord du monde de l’autre côté de l’Europe, où scande le muezzin. Je suis campée à l’avant d’un navire campé, de fenêtres fouettées un jour de tempête qui n’en finira pas, de vents contraires enturbannés en une colonne d’air cinglant qui me hante, je scande à l’avant du bateau, scande l’appel aux prières, au réchauffement sous le vent froid, à l’entrée dans les eaux de haute mer avant l’océan, à l’union des terres décollées par les âges et reformées en moi pour ces jours, assemblées en une pièce matrice qui sous-tend les eaux et le ciel, je suis campée à l’avant d’un bateau qui voit tout et jamais ne prend l’eau, qui reçoit de plein fouet la brisure des mondes, la différenciation des êtres, qui tente de les intégrer à sa déroute privée de trajectoire, savamment gouvernée, à sa stabilité ondulante de sphinx et de mémoire. Je suis campée à l’avant d’un bateau qui toise les côtes d’Europe et attend, patiente, ploie, danse, qui reçoit les échos d’Europe et les écueils, qui absorbe depuis la nuit des temps les ondes du continent scindé, qui sait sa force propre, sa puissance de titan, sa danse apparente soigneusement ménagée dans les draps du hammam et des voiles, intégrée aux tissus et aux palmes fertiles. Je suis campée sans attendre sous la pression du vent, je me sais en sûreté, je me sais à mon poste, j’évite le cri des sirènes et je me tiens prête, enhardie par l’odeur de jasmin, d’oranger et de musc, par les trouées solaires régulières au-dessus de moi, par le charme corsé de la ville qui me porte, à mon poste, je me tiens.

Sorcière

Sorcière brûlée de l’intérieur chassée de la cité, femme, irradiante, connaisseuse, vive depuis nos entrailles, depuis la nuit des temps, depuis le rouge du cœur qui amorce la pompe à la vie même, qui porte en elle et au-delà d’elle, qui transmet le monde tissé aux veines et ose reconnaître chaque fois le vrai du faux, si elle voit, si elle sent, si elle peut. Femme qui donne l’enfant et lui donne le monde, qui perçoit l’onde de choc, le vacillement, qui saisit l’ampleur des événements, le sens du rire et du chaos qui doucement, tendre peut l’être et pourtant, tendre souvent mais parfois, elle sait la révolte des hommes elle sait, le ciel lourd sur le dos de l’enfant, elle sait l’orage qui gronde et se lève pour l’arrêter de sa main seule et plus frêle, toujours vivante, tiède, elle sait mais se tait, se meut sans scandale si elle peut, si elle sent, poussée par la rumeur d’être belle et pleine d’elle et du monde, d’être nouée de la vie même, si elle voit, elle sait, chassée par le pouvoir des autres, soupçonnée de pouvoir davantage qu’elle-même, de pouvoir le rebond du monde, de pouvoir le mouvement des astres, le guider, le trembler, de son doigt levé doucement vers le ciel. Lire la suite »

On aurait pu attendre autre chose de moi

mon enfant devait grandir au chaud semaine après semaine, mois après mois, il devait être confiant et me croire, me croire voulant, voulant tout pour lui, le nid tout chaud et puis la vie, le bercement et puis la marche, la conquête hors du champ comme une victoire sur le vide, une élégie à la terre, aux plantes feuillues, aux animaux des bois, aux oiseaux, au liquide s’écoulant et au solide fugace, campé là, sur nos terrains

 

je tourne autour de ce même vase, depuis le début, depuis le premier jour, avant de le savoir vivant

 

il attendait autre chose, j’avais ouvert une brèche, il attendait pelotonné comme une aiguille avec sa tête de perle, pelotonné dans la candeur, la naïve certitude du monde, de l’être sans conscience, de s’accroître peut-être, en tout cas de dérouler son buste et ses bras, se déployer, boire jusqu’à la lie le nectar du nid, s’évader peut-être si l’envie prend, le désir de ne plus être lichen des mers d’eau douce

le désir de piquer du bec le bac à nuages

le désir de piétiner les flaques

de courir sur le bitume pour abolir la distance

 

 

pelotonné comme une aiguille à tête de bille, le début du jour d’un insecte de l’eau,

 

déjà il écoutait les mots, les chants, les vibrations de l’air

déjà il contenait les germes

les graines

le sourire innocent affiché près du point de la bouche, un tiret

il goûtait le suc au bec au bec

 

c’est toujours la même chose

un peu la même chose

un petit point de croix, une petite tête de bic qui veut tout boire et tout savoir

 

déjà

 

avant de vivre

avant d’être vivant

d’être dit vivant

déclaré vivant

 

 

avant

Le train a traversé le pays plat toit de terre cuite, à monts et vallées minuscules, illusoires, filé vers le nord pour gagner l’autre ville, voisine, soeur plus humaine moins serrée, moins durcie, moins braquée, plus émergente de bric et de broc, chaotique en son tracé, en ses reliefs, disposée à recevoir l’irrégularité

/ on te répond, on embrasse ton être à l’arrivée, sans l’avouer, sans y penser, comme un fait naturel

/ Paris, le pourrais-tu?

barbarie de ceux qui se servent des enfants, qui se servent sur les enfants, qui les mangent, les confisquent, les usent, les emploient, les frappent, les terrorisent ; enfreignent leurs limites naturelles, les barrières de leur peau, de leur territoire, de leur langue, de l’entrée en leur fort ; pour le lâcher, pour le plaisir, pour le besoin d’avoir, de sentir, de dominer, de torturer, de posséder, d’engloutir, de chair tendre se conforter, se confirmer, se rafraîchir

 

  1. du sable sous nos pas, la mer de sable au cœur de la forêt, on peut s’ébattre, rouler, courir, fomenter, bâtir.

plus loin le mur de pierres, apprendre à grimper en appui sur les bras, ascension inépuisable jusqu’à la crête, le défi d’y parvenir qui nous meut.

 

soudain le ciel se brouille, l’orage nous encercle et nous chasse de l’ancrage ancestral, le sable devenu glaise pétrifiante, la peur des arbres immenses qui attrapent la foudre, le déchirement furieux des feuilles en résonance des formes noires et graves du ciel.

 

un père terrifié par le fracas et l’acharnement du tonnerre, on court, on halète, la peur s’est muée en incendie sauvage, la rage le prend, le corps explose, un orage bien plus grand nous terrasse sur le chemin, au galop, des cris, des coups, au galop, pour trouver loin, au bout, la civilisation.

attente

Il y a un jour, il y a une nuit.

Il y a un soir, il y a un matin.

J’attends.

J’attends depuis toujours que la force revienne.

Celle qui a toujours été, toujours déjà perdue.

J’attends le mouvement qui ébranle le sol, les parois et le toit. J’attends le sel de déroute avant même le chemin, j’attends que mort s’ensuive

jamais, jamais, jamais, alors la seule parade possible j’attends.

J’attends en silence, je cache le corps, le mot, le sens, j’émulsionne l’apparence et repliée sur le siège les pieds sous les genoux, le nez en l’air depuis toujours, j’ai tout vu tout de suite, j’entends, les odeurs me transportent, et j’attends.

J’attends de chanter le chaos en moi, qui s’ordonne chaque fois, que je chante, timbré, vecteur puissant, mais pour qui, et vers où, alors j’attends.

J’attends d’être grande pour décider de mon sort, prendre la route des quatre matins, hors saison, cheminer au gré du sable et puis cessé d’attendre, marché, décidé de gauche et de droite et finalement, de retour sur ma chaise, les pieds sous les genoux, de n’avoir rien trouvé plus à gauche, plus à droite, que d’échapper le temps, je me tiens à mon poste et toujours, comme avant, j’attends.

Je minaude un peu, depuis mon siège, je sais la vanité des visages et des poses, la coquetterie qui trompe l’heure et l’espace qu’on n’atteint pas je minaude un peu, je chantonne et j’écris des mots du temps, des mots de la beauté plus vaste, du vivant stupéfié enfin en la forme idéale, enfin en la ronde sculptée et tenue de nos jours, je tiens le fil des mots de misère qui nous brûlent, nous sourient, je tiens le fil et saisie de mon sort, les pieds sous les genoux, j’attends.

J’attends que cesse enfin la tromperie du monde, l’apparat sans teneur, je ne tiens rien du tout, depuis la chaise, il faut que se présente à moi le fil du temps, celui que je tenais, que je croyais tenir, que je tiendrai encore, depuis mon antre, vaille que vaille je ne bougerai plus, j’attends.
Que se présente à ma vue le train des choses, comme accolées, les choses de notre monde qui gigotent, qui marmottent et crachotent, le train de leur venue et de leur échappée, aller, retour, leur combat de feuilles et de branches et aussi la file des voitures parties pour l’autre bout, là au grand cercle de notre royaume et, bien au centre, en appui sur ma chaise, j’attends.

J’attends d’oser placer sur les brûlures, au grand acide, les mots du vent, d’avoir cherché, au large d’être, l’amour à mort, fusion des ventres, des viscères, nous vivions ni avec ni sans. Amour sans partage, l’amour d’antan, recouvrir l’abandon, l’esseulement au monde, recouvrir de limon.

J’attends d’avoir couvé sous le poumon l’enfant, j’attends de le connaître, de l’étreindre, je l’ai toujours su là, lui non plus ne croit pas, ne pas avoir été avant, il a nourri mes veines, il emporte le suc d’avant de le connaître depuis le premier jour de notre nuit des temps, j’ai demandé au ciel de l’aimer, avant de le connaître, je l’attendais déjà, et toujours maintenant, j’attends.

(…)

combien de fois aurais-je pu mourir.

moi la vie qui me traverse toute, chaque nuit chaque jour, de brisures ignorées, d’abandon, de repli imperceptible, combien dans le for le retrait n’a pas d’armes, combien montré du doigt, sali, malmené, il choisit de mourir

un peu

puis se tait

et moi que suis-je, hormis le corps d’une femme

et d’un homme à la fois, d’une femme

que suis-je, hormis la chevelure qui porte et qui noie

le pas léger, rapide, parfois rêverie inaltérable

que suis-je devant le flux, devant où je m’accroche,

outre le désir saisissant, de vivre et d’oublier, souvent, oublier ce qui fut qui brûla

au front, au ventre, où l’existence a voulu dire la mort, rappeler la fin, mordre au cou, où cela saigne, où cela crèverait même, où l’on meurt chaque jour

et pourtant